Un prix littéraire suffit-il à juger une nation Par Pape Diogoye Faye

Mohamed Mbougar Sarr est un écrivain talentueux. Son œuvre force le respect et sa liberté d’expression est un acquis fondamental de notre démocratie. Comme tout citoyen, il a le droit de porter un regard critique sur la marche du pays et sur l’action de ceux qui le gouvernent.

Cependant, une question mérite d’être posée : un prix littéraire, aussi prestigieux soit-il, confère-t-il une autorité particulière pour juger une nation et décréter l’échec ou la réussite d’un projet politique ?

Dans sa récente tribune affirmant que « ce mandat est déjà quasi perdu », l’écrivain formule un jugement sans appel sur une alternance arrivée au pouvoir il y a à peine deux ans. La critique est légitime. Elle est même nécessaire dans toute démocratie vivante. Mais ce qui interpelle davantage, c’est la posture adoptée : celle d’un observateur qui semble parler depuis une position de surplomb, distribuant approbations et condamnations comme si sa lecture des événements s’imposait naturellement à tous.

Le Sénégal a toujours bénéficié de l’apport précieux de ses intellectuels. Les plus marquants n’étaient pas nécessairement ceux qui prétendaient détenir la vérité, mais ceux qui enrichissaient le débat par la nuance, la profondeur de l’analyse et la confrontation sereine des idées. L’intellectuel éclaire ; il ne se substitue ni au peuple ni aux institutions dans le jugement démocratique.

Le plus surprenant demeure la rapidité du verdict. Le pays sort d’une alternance historique. Il fait face à des défis économiques, financiers et sociaux considérables. Les attentes sont immenses, les marges de manœuvre parfois limitées, et les réformes demandent du temps pour produire leurs effets. Dans un tel contexte, proclamer dès aujourd’hui l’échec presque définitif d’un mandat relève davantage de la conviction personnelle que d’une conclusion objectivement établie.

La démocratie suppose la critique, mais elle exige aussi la mesure. Elle repose sur le débat contradictoire et sur la capacité à reconnaître la complexité du réel. Les grandes nations ne se construisent ni dans l’adhésion aveugle ni dans le pessimisme systématique, mais dans l’exigence, la patience et l’évaluation rigoureuse des résultats.

Mohamed Mbougar Sarr a parfaitement le droit d’exprimer ses inquiétudes et ses désaccords. Mais les Sénégalais ont tout autant le droit de rappeler qu’une distinction littéraire n’est pas un mandat populaire, qu’un talent exceptionnel dans l’art d’écrire ne vaut pas expertise universelle, et que l’humilité demeure l’une des plus nobles vertus de l’intellectuel.

Dans une République, aucune voix n’est au-dessus des autres. Certaines portent plus loin, certes. Mais aucune ne saurait prétendre parler au nom de toute une nation.

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