Femmes et économie informelle au Sénégal : ces entrepreneures qui font tourner l’économie dans l’ombre

Chaque matin, bien avant que les grandes villes sénégalaises ne se réveillent complètement, des milliers de femmes sont déjà au travail. Dans les marchés, les boutiques, les ateliers, les rues et les petits commerces, elles installent leurs marchandises, préparent des repas, vendent des produits, cousent des vêtements ou proposent différents services.
Elles travaillent pour gagner leur vie, mais surtout pour faire vivre leurs familles. Derrière chaque activité, il y a souvent une histoire de courage, de sacrifice et de résilience.
Au Sénégal, les femmes occupent une place majeure dans l’économie informelle. Selon les données de l’Agence nationale de la statistique et de la démographie (ANSD), elles détiennent 61,9 % des unités de production informelles non agricoles. Elles représentent ainsi une composante essentielle de ce secteur qui fait vivre une grande partie de la population.
Le commerce constitue leur principale activité, avec 96,4 % des activités exercées. Leur âge moyen est de 42 ans, tandis que 63,8 % d’entre elles n’ont pas bénéficié d’une scolarisation formelle. Ces réalités peuvent constituer des obstacles supplémentaires lorsqu’il s’agit d’accéder au financement, aux formations ou aux dispositifs d’accompagnement.
Pourtant, leur contribution économique est loin d’être marginale. Les femmes génèrent 1 222,1 milliards de FCFA de valeur ajoutée dans le secteur informel non agricole, soit 45,3 % de la valeur ajoutée de ce secteur.
Derrière ces chiffres se trouvent des mères, des épouses, des jeunes femmes, des commerçantes et des entrepreneures qui investissent leurs économies et prennent des risques pour développer leurs activités.
Pour beaucoup, l’économie informelle représente d’abord une porte d’entrée vers l’autonomie financière. Elle permet de travailler avec une certaine flexibilité, parfois à proximité du domicile, tout en conciliant activité professionnelle et responsabilités familiales.
Mais cette flexibilité cache aussi une grande fragilité.
Une femme peut exercer la même activité pendant plusieurs années, fidéliser une clientèle et faire vivre toute sa famille grâce à son commerce sans pour autant disposer d’un statut juridique solide, d’une couverture sociale suffisante ou d’un accès régulier aux services bancaires.
Lorsqu’elle tombe malade, lorsqu’elle cesse temporairement de travailler ou lorsque son activité traverse une période difficile, les conséquences peuvent être immédiates. L’absence de revenu fixe, d’assurance, de retraite ou de protection professionnelle expose davantage ces travailleuses à la précarité.
L’accès au financement reste également un défi majeur. Pour développer un commerce, acheter davantage de marchandises ou transformer une petite activité en entreprise structurée, il faut souvent disposer de garanties, de documents administratifs et de revenus facilement vérifiables. Des conditions que toutes ne sont pas en mesure de réunir.
Pourtant, ces femmes ont déjà démontré leur capacité à entreprendre.
Elles savent identifier les besoins du marché, trouver des clients, gérer leurs ressources et réinvestir leurs bénéfices. Certaines commencent avec quelques produits, une petite table ou un modeste fonds de commerce et parviennent progressivement à construire une activité durable.
Dans les grands centres commerciaux et marchés du pays, de Dakar à Pikine en passant par Grand-Yoff et d’autres pôles économiques, cette énergie féminine est visible chaque jour.
Le véritable défi est désormais de permettre à ces travailleuses de passer progressivement d’une économie de survie à une économie créatrice de stabilité, d’emplois et de perspectives.
Il ne s’agit pas de faire le travail à leur place. Il s’agit de leur donner les moyens de développer ce qu’elles ont déjà commencé : faciliter l’accès au financement, renforcer la formation, simplifier certaines démarches administratives, améliorer la protection sociale et accompagner la formalisation progressive des activités.
Les femmes sont déjà au cœur de l’économie sénégalaise. Les chiffres en témoignent.
La question n’est donc plus de savoir si elles participent au développement du pays, mais comment mieux reconnaître leur travail et leur permettre de transformer leur courage entrepreneurial en véritable pouvoir économique.
Car une économie qui repose largement sur le travail des femmes ne peut durablement laisser ces mêmes femmes dans la précarité.

 

Ousmane SANE
Journaliste d’investigation sénégalais

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *